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Lettre à Terry Jones
Cher Pasteur Terry Jones,
Cette lettre est peut-être tardive mais je tiens quand même vous dire, à vous et à tous ceux qui croient que brûler le Coran ou tout autre livre sacré est un moyen de chasser le mal de cette terre : cet acte ne sert à rien.
Brûler un Coran ne fait pas le bien, et cela ne chasse pas le mal. En fait, lorsque vous avez brûlé le Coran le 20 mars dans votre église de Floride, vous risquiez d’attiser plus de haine encore, car vous alimentiez la colère de certains musulmans qui estiment que brûler le Coran est une insulte à leur religion. Dans de rares cas, cela a même débouché sur des violences, comme en Afghanistan, où, la nouvelle de cette mise à feu du Coran s’étant répandue, certains imams, dans leur prêche du vendredi, ont incité les gens à protester. Lorsque ces manifestations ont débordé, elles ont fait plus de 20 morts dont sept fonctionnaires de l’ONU.
Je suis musulmane. Comme d’autres, qui vous ont fait part de leur colère, je tiens le Coran pour sacré. Il m’encourage à protéger les lieux saints de toutes les religions, me rappelle de toujours tolérer et respecter les convictions d’autrui, et de faire le bien à autrui. Il a poussé de nombreux musulmans à promouvoir le dialogue interconfessionnel, la démocratie, l’égalité entre les sexes et la justice sociale.
Dans les temps difficiles, la lecture de certains versets m’a apporté la paix de l’âme. Un mystique musulman a dit jadis que le Coran est la lettre d’amour d’Allah.
Cela étant, il ne me viendrait pas à l’idée de tuer ou de menacer quelqu’un qui aurait brûlé le Coran pour quelque raison que ce soit. J’exprimerais mon désaccord avec cette personne, je la mépriserais peut-être, surtout si cet acte était commis au nom de la justice, car tel ne peut être le cas.
Il est vrai qu’il y a dans le Coran des versets qui appellent littéralement à la violence contre les non-croyants. Mais de brûler le livre ne les fera pas disparaitre, pas plus que cela empêchera les musulmans qui le veulent de recourir à la violence. Cela ne veut pas dire non plus que je pourrais regarder sans réagir des coreligionnaires s’inspirer de ces versets pour inciter à la violence ou pour l’exercer. Leurs actes aussi méritent d’être condamnés.
Les paroles du Coran sont imprimées non seulement sur le papier, mais aussi dans la mémoire de chaque musulman et des milliers de huffaz qui l’apprennent par cœur.
Les musulmans croient que les paroles du Coran sont les paroles de Dieu. Elles sont au-delà du temporel, elles sont éternelles et conservées au ciel.
De ce fait – et je veux que mes coreligionnaires le comprennent aussi – le Coran que vous avez fait brûler est avant tout un artefact culturel. Il est le produit des efforts déployés par les humains pour conserver la parole de Dieu en ce monde. Puisque ce sont des produits culturels, nous pouvons toujours en créer de nouveaux.
Et d’ailleurs, ma mère faisait parfois brûler de vieux corans parce certaines pages avaient été grignotées par les mites, d’autres usagées, ou ailleurs parce l’écriture, trop décolorée, était devenue illisible. Elle les incinérait pour empêcher que quelqu’un ne marche sur les pages qui auraient pu tomber sur le sol. Elle en recueillait alors les cendres, qu’elle dispersait au fil de l’eau, pour les préserver d’une semelle impie. Pour ma mère, brûler le Coran était en fait une manière d’en préserver le caractère sacré.
Le Coran fait partie de notre relation immanente à notre Dieu, une source d’incitation à faire le bien et à défendre la justice, un rappel à la mort qui nous attend après la vie. Les versets qui nous apportent le message de la liberté de culte et du pluralisme sont bien plus nombreux que ceux qui appellent à la violence. Et ceux qui incitent effectivement à la violence se rapportent à des contextes et à des événements historiques spécifiques.
Il faut dire aussi que le monde musulman est en plein débat sur la façon dont il faudrait accommoder ces versets avec les messages de tolérance du Coran. De nombreux érudits musulmans ont consacré leur œuvre à la compréhension de ces versets sous un autre jour: soit en les replaçant dans leur contexte pour les lecteurs d’aujourd’hui, soit en les déclarant dépassés pour notre époque, soit en les réinterprétant dans le contexte d’autres versets.
Si vous voulez vraiment aider les musulmans à s’écarter de la violence, venez prendre ma main et celle de tous les musulmans qui veulent favoriser le dialogue sur la tolérance et le pluralisme. Vous apprendriez peut-être ainsi que le Coran peut être la source de ce dialogue.
Penang (Malaisie)
* Sri Murniati, diplômée du programme d’études islamiques de l’Université islamique d’Etat de Bandoeng, est écrivain et journaliste free-lance à Penang, en Malaisie.